Mindset

Syndrome de l'imposteur, naissance et dérive d'un mot

Le syndrome de l'imposteur est né en 1978 chez deux cliniciennes qui suivaient plus de 150 femmes. Ce que la recherche a établi depuis, et ce qu'elle ignore.

Syndrome de l'imposteur : silhouette sur un podium tenant un masque, ombre réduite au sol

En 1978, deux psychologues cliniciennes de la Georgia State University, Pauline Rose Clance et Suzanne Imes, publient un article sur un schéma qu’elles voient revenir chez les femmes qu’elles accompagnent. Elles parlent d’impostor phenomenon, phénomène de l’imposteur, un mot qui relève de l’observation clinique, alors que « syndrome de l’imposteur », l’expression courante aujourd’hui, emprunte au vocabulaire du diagnostic.

Quarante-huit ans plus tard, on dit « syndrome », et le mot s’emploie bien au-delà du cabinet, jusque sur LinkedIn et dans les conversations de bureau. Entre-temps, une consultante a popularisé une typologie en cinq profils, et un chiffre de 70 % s’est mis à circuler sans étude derrière. En 2020, une revue de la recherche a rassemblé 62 études sur le sujet sans en trouver une seule qui évalue un traitement, et les premiers essais contrôlés d’un accompagnement ne datent que de 2022 et 2023.

1978, deux cliniciennes et plus de 150 femmes

Décalage de perception : reflet plus petit et pâle d'une silhouette dans un miroir stylisé

Clance et Imes décrivent ce qu’elles ont observé pendant cinq ans, en psychothérapie individuelle, dans des groupes et dans leurs cours, auprès de plus de 150 femmes reconnues pour leur réussite : des étudiantes brillantes, des enseignantes d’université, des juristes ou des infirmières. Malgré leurs diplômes et l’estime de leurs collègues, ces femmes sont intimement convaincues de ne pas être intelligentes et d’avoir trompé tout le monde (Clance & Imes, 1978). Des étudiantes s’imaginent qu’on les a admises en master ou en doctorat par une erreur du jury. Une directrice de département pense qu’on a surestimé ses capacités pour lui confier le poste.

Leur article décrit aussi deux histoires familiales qui reviennent chez leurs clientes. Dans la première, un frère, une sœur ou un proche passe pour « l’intelligent » de la famille et elle pour « la sensible », si bien que ses bonnes notes ne font jamais changer d’avis sa famille. Dans la seconde, la famille lui répète qu’elle est douée en tout et que rien ne lui demande d’effort. Une de leurs clientes se souvenait que sa mère lui avait fait comprendre que « les gens intelligents n’ont pas besoin de réviser », et qu’elle faisait semblant de jouer avec son matériel de dessin dès que celle-ci entrait pendant qu’elle travaillait. Le jour où l’enfant doit travailler pour réussir, elle en conclut qu’elle n’est pas si intelligente qu’on le dit. Dans les deux cas, la fille finit par douter de sa propre intelligence.

Ces observations sont riches en situations réelles, mais elles viennent de femmes pour la plupart blanches, de milieu aisé et âgées de 20 à 45 ans, ce qui est loin d’un échantillon représentatif. Les chercheurs qui ont suivi ont essayé de mesurer ce que ces deux cliniciennes avaient décrit à partir de leurs séances.

Ce que le mot désigne : une réussite qu’on n’arrive pas à s’attribuer

Le syndrome de l’imposteur est un sentiment récurrent d’illégitimité face à ses propres réussites, parfois limité à un seul domaine. Tu accomplis quelque chose de difficile, mais tu n’arrives pas à y voir la preuve que tu es compétent. Derrière, il y a souvent la peur d’être un jour « démasqué ».

Deux explications reviennent souvent. La première est une hypothèse plausible plus qu’un résultat établi, et elle tient à ce que tu sais de toi et pas des autres. Tu connais toutes tes hésitations, alors que des autres tu ne vois que le résultat final, et tu en déduis que tu es le seul à faire semblant.

La seconde, au cœur des descriptions cliniques, concerne l’attribution, c’est-à-dire, en psychologie, l’explication que tu donnes spontanément à un résultat. Devant un même 16/20, deux lectures sont possibles : « le correcteur a été sympa, je suis tombé sur le bon sujet », ou « j’avais bien préparé cette partie ». Quelqu’un qui a le syndrome de l’imposteur attribue ses réussites à la chance, à l’indulgence du jury ou à un effort acharné qui, à ses yeux, ne dit rien de ses capacités. Ses échecs, il les met sur le compte de ce qu’il croit être des défauts permanents (« je suis nul »), sans examiner les autres explications possibles, comme une préparation trop courte, une méthode mal choisie ou des difficultés qui ne dépendent pas entièrement de lui. On parle d’un biais cognitif d’attribution, autrement dit d’une erreur qui va régulièrement dans le même sens quand on explique ce qui nous arrive.

Le syndrome de l’imposteur est-il une maladie ?

Non. Il ne figure ni dans le DSM-5 de l’Association américaine de psychiatrie ni dans la classification des maladies de l’Organisation mondiale de la santé (Bravata et al., 2020). Les chercheurs le décrivent comme un schéma psychologique, c’est-à-dire une manière habituelle d’interpréter les événements, souvent associé à l’anxiété, au perfectionnisme et à la dépression (Sakulku & Alexander, 2011). Il devient un problème quand il pèse durablement sur tes études, ton travail ou ton sommeil. Bravata et ses collègues proposent d’ailleurs d’envisager son entrée dans le DSM, pour que les psychologues disposent d’une démarche commune face à ces patients.

Du cabinet au langage courant

Le mot « syndrome » s’est imposé par l’usage courant. Bravata et ses collègues, qui l’emploient pourtant dans le titre de leur revue, notent que les articles scientifiques parlent presque tous de « phénomène », comme le fait encore la revue des échelles de Mak et ses collègues (2019). Les 2 317 articles grand public qu’ils ont relevés en ligne entre mars 2018 et mars 2019 disent tous « syndrome ». Deux chiffres montrent ce qui s’est perdu en route.

Le premier circule partout : 70 % des gens vivraient ce sentiment au moins une fois dans leur vie. Sakulku et Alexander (2011), par exemple, le donnent en citant un article de presse, celui de Gravois (2007) dans le Chronicle of Higher Education, un journal consacré à l’enseignement supérieur américain. Un article de journal n’est pas une étude, et la revue de Bravata et al. (2020) ne reprend ce chiffre nulle part. Il continue pourtant de circuler, sans doute parce qu’il rassure et tient en une ligne.

Le second vient de cette revue de Bravata et ses collègues, parue en 2020 dans le Journal of General Internal Medicine. C’est une revue systématique, c’est-à-dire un travail qui rassemble toutes les études publiées sur une question selon des critères fixés à l’avance. Les auteurs ont cherché jusqu’en 1966 et retenu 62 études, toutes publiées entre 1990 et 2018, qui portaient au total sur 14 161 participants. Selon les échantillons, la part de personnes concernées, ce que les chercheurs appellent la prévalence, va de 9 % à 82 %. Aucun de ces chiffres ne dit combien de personnes le vivent dans la population en général, puisque chaque étude porte sur un groupe particulier (des étudiants en médecine, des doctorants, des infirmiers…).

Les auteurs expliquent surtout cet écart par les outils, c’est-à-dire le questionnaire utilisé (celui de Clance, de Harvey, de Leary…) et le score à partir duquel on décide qu’une personne « a » le syndrome. Les deux extrêmes viennent de deux enquêtes autrichiennes qui ne comptent pas la même chose. Auprès de 459 étudiants, la première ne retient que les sentiments d’imposture intenses et arrive à 9 %, alors que 31 % d’autres étudiants de la même enquête disaient en éprouver souvent. Auprès de 631 doctorants, la seconde compte toute personne qui en ressent au moins un peu et arrive à 82 %, dont 33 % de l’échantillon qui en décrivaient de vrais symptômes.

La revue montre en revanche que le schéma a été observé dans des populations très variées : des lycéens et des étudiants, mais aussi des infirmiers, des médecins, des enseignants, des comptables et des cadres. Les taux sont particulièrement élevés dans les échantillons d’étudiants issus de minorités ethniques, et une des études de la revue donne une piste pour comprendre pourquoi.

Kevin Cokley et ses collègues ont interrogé 316 étudiants de licence issus de minorités, dans une université publique urbaine des États-Unis (106 afro-américains, 102 asio-américains, 108 latino-américains). Les trois groupes déclaraient des sentiments d’imposture d’intensité comparable. Chez les étudiants afro-américains et latino-américains, plus la discrimination perçue était forte, plus l’anxiété et la dépression étaient marquées. Le sentiment d’imposture jouait aussi un rôle dans ce lien, mais pas de la même façon selon le groupe. Chez les étudiants asio-américains, par exemple, ceux qui percevaient plus de discrimination se sentaient davantage imposteurs, et ce sentiment allait avec plus d’anxiété et de dépression (Cokley et al., 2017). Comme le questionnaire n’a été passé qu’une fois, l’étude montre un lien sans pouvoir dire ce qui cause quoi. Les auteurs recommandent donc, quand on évalue la santé mentale de ces étudiants, de regarder aussi la discrimination qu’ils perçoivent et leur sentiment d’imposture.

Les femmes sont-elles plus touchées que les hommes ?

Les travaux fondateurs portaient sur des femmes, et Clance et Imes écrivaient en note que, dans leur expérience clinique, les hommes le vivaient moins souvent et moins intensément. Les études recensées par Bravata et al. (2020) donnent une image plus partagée : sur 33 travaux qui ont comparé les deux, 16 trouvent des scores plus élevés chez les femmes et 17 aucune différence. Ça suffit à établir que les hommes le vivent aussi.

Une méta-analyse plus récente tranche la question de l’écart. Price, Holcomb et Payne (2024) ont rassemblé 115 comparaisons portant sur plus de 40 000 personnes, et en moyenne les femmes obtiennent des scores un peu plus élevés. L’écart est petit (d de Cohen = 0,27, alors qu’on parle d’effet moyen à partir de 0,5). Concrètement, si tu tires au hasard une femme et un homme, la femme a le score le plus élevé dans un peu moins de 6 cas sur 10, donc on ne peut pas deviner ce que ressent quelqu’un d’après son sexe. Cet écart ne diminue pas au fil des années, et il est plus faible dans les études menées en Asie et dans celles qui utilisent l’échelle de Harvey plutôt que celle de Clance.

Le syndrome de l’imposteur touche-t-il aussi les vrais débutants ?

Pas au sens d’origine, et l’élargissement du mot brouille la réponse. Clance et Imes décrivaient des personnes qui ont des preuves objectives de compétence, comme des diplômes, des retours positifs ou des résultats, et qui n’arrivent pas à y croire. Quand tu débutes vraiment, il est normal de ne pas tout maîtriser, et une partie de ton doute correspond à ton niveau réel, sans que tous tes doutes soient justifiés pour autant. Entre les deux, il y a le débutant qui sous-estime ce qu’il sait déjà faire, ou qui a une peur démesurée d’être pris pour un fraudeur, et chez lui le mécanisme est bien le même.

2011, la typologie qui a fait le tour du web

Les 5 types d'imposteurs de Valerie Young représentés par cinq silhouettes stylisées distinctes

En 2011, la consultante Valerie Young publie The Secret Thoughts of Successful Women (2011) et propose une typologie en cinq profils que coachs et articles grand public reprennent encore. Aucune étude empirique n’a validé cette classification. C’est un cadre descriptif, qui te donne un vocabulaire pour te reconnaître sans valoir comme catégorie diagnostique.

  • Le perfectionniste se fixe des standards impossibles. Il obtient 17/20 et ne pense qu’aux trois points perdus.
  • L’expert ne se sent légitime qu’avec une maîtrise absolue. Il ne candidate pas à une offre tant qu’il ne coche pas 100 % des critères, et enchaîne les certifications pour combler un déficit imaginaire.
  • Le solitaire refuse l’aide. Plutôt que de poser une question de cinq minutes à son responsable, il y passe le week-end, parce que demander un conseil reviendrait à avouer sa fragilité.
  • Le superhéros veut être à la fois excellent au travail et disponible pour tout le monde, et compte sur le surtravail pour masquer ce qu’il croit être un manque de talent.
  • Le génie inné pense que les vraies compétences viennent vite et sans effort. En reconversion, il bloque sur son premier exercice de code et en conclut qu’il « n’a pas le cerveau pour ça ».

Une même personne peut se reconnaître dans plusieurs profils selon le contexte. Comme la typologie n’a pas été validée, sers-t’en comme d’une liste de comportements à repérer chez toi (refuser l’aide, attendre de cocher 100 % des critères) plutôt que comme d’un diagnostic.

Mesurer un sentiment : ce que valent les échelles

Les questionnaires sont bien plus anciens que la typologie. Harvey publie une première échelle de 14 affirmations en 1981, Clance la sienne en 1985 (Mak et al., 2019). Leur solidité reste discutée, et leurs différences expliquent une bonne partie de l’écart entre 9 % et 82 %.

Comment savoir si je l’ai vraiment ?

L’échelle la plus utilisée, la Clance Impostor Phenomenon Scale (CIPS), compte 20 affirmations que tu notes chacune de 1 à 5, ce qui donne un total entre 20 et 100. Sa version francophone a été validée sur 1 597 participants dans la thèse de Kévin Chassangre (2016).

Ce questionnaire mesure une intensité, alors que le mot « syndrome » laisse croire à un état qu’on a ou qu’on n’a pas. Pour trancher, il faut donc fixer un seuil, et tous les chercheurs ne prennent pas le même : certains lisent un score sous 40 comme l’absence de sentiment d’imposture et un score au-dessus de 80 comme un sentiment sévère, d’autres placent la limite à 62 (Bravata et al., 2020). La revue des échelles de Mak, Kleitman et Abbott (2019) juge prématuré d’en faire l’instrument de référence, parce que les vérifications publiées restent trop rares et trop divergentes. Si tu le remplis seul, ton score te donnera un ordre de grandeur de l’intensité de tes doutes, sans poser de diagnostic. Si ces pensées te font souffrir ou t’empêchent d’avancer, un psychologue pourra t’aider à comprendre ce qui se passe.

En attendant, le repère le plus simple est ce que ce doute change concrètement dans ta vie. Une pensée d’imposture après un oral n’a rien d’inquiétant, alors qu’un doute qui revient à chaque réussite et déborde sur tes études, ton travail ou ta santé mérite qu’on s’y arrête. Surveille en particulier ces signes :

  • Procrastination chronique sur les sujets où tu te sens illégitime (le mémoire repoussé de semaine en semaine)
  • Anxiété forte avant chaque évaluation, même quand tu es préparé
  • Saboter tes chances, en n’envoyant pas une candidature ou en déclinant une prise de parole parce que tu « ne le mérites pas »
  • Surpréparation qui empiète sur ton sommeil et tes proches, comme réviser jusqu’à 3 heures du matin une matière déjà maîtrisée
  • Du mal à accepter un compliment ou à demander une augmentation

Ce qui peut aider

Dossier de preuves contre le syndrome de l'imposteur : boîte recueillant des jetons lumineux de réussite

La revue de Bravata et al. (2020) n’a trouvé aucune étude publiée qui évalue un traitement spécifique du syndrome, par exemple une thérapie cognitivo-comportementale. La seule description clinique qu’elle recense date de 1985. Matthews et Clance y racontent leur travail en cabinet auprès de 41 personnes, sans aucune donnée sur la durée du suivi, son intensité ou les progrès obtenus. Les deux auteurs recommandaient de prendre au sérieux les doutes et les peurs du patient, d’aborder de front sa peur de l’échec et de l’orienter vers une thérapie de groupe, parce que ces patients se croient souvent seuls à ressentir ça. Bravata et ses collègues reprennent l’idée du groupe, sans données pour l’appuyer.

Les choses ont bougé depuis. Fainstad et ses collègues (2022) ont tiré au sort, parmi 101 internes en médecine de l’université du Colorado, toutes des femmes, celles qui suivraient six mois de coaching de groupe en ligne. Le programme visait d’abord l’épuisement professionnel, mais comprenait un module sur le syndrome de l’imposteur. Au départ, les participantes répondaient « oui » à 5,4 des 8 questions du questionnaire de Young en moyenne, et à la fin ce score avait baissé d’un peu plus d’un point chez les coachées, alors qu’il avait légèrement monté chez les autres.

La même équipe a refait l’essai à bien plus grande échelle (Mann et al., 2023), avec 1 017 femmes médecins en formation dans 26 établissements américains et quatre mois de coaching en ligne. Le score a baissé de 1,4 point en moyenne chez les coachées contre 0,15 chez les autres. La limite est de taille, puisque seules 40 % des participantes ont répondu au questionnaire final, et moins souvent dans le groupe coaché, ce qui peut fausser la comparaison.

Les synthèses récentes vont dans le même sens, avec prudence. Une revue de 31 publications sur les interventions (Para et al., 2024) retient surtout deux ingrédients, expliquer le phénomène aux personnes concernées et les accompagner en groupe. Une méta-analyse limitée aux internes et étudiants en médecine (Hsu et al., 2024) conclut que les interventions en ligne structurées, en particulier le coaching, réduisent le sentiment d’imposture. Une synthèse de 16 revues (Gisselbaek et al., 2025) cite le coaching, les modules en ligne et la pleine conscience comme des pistes prometteuses, tout en notant que les études de bonne qualité restent rares. Presque tout a été testé sur des soignants, donc on ne sait pas encore si ça marche aussi bien pour un lycéen ou un salarié.

Les pistes qui suivent viennent de ces travaux, de recommandations cliniques ou de recherches menées sur d’autres difficultés. Tu peux les prendre comme des essais à faire sur toi.

Tu peux d’abord mettre des mots dessus, en apprenant que ce vécu porte un nom et que d’autres le ressentent. Les psychologues appellent ça la psychoéducation. Les patients décrits par Matthews et Clance en étaient privés, puisqu’ils se croyaient seuls à vivre ça.

Le travail sur l’attribution demande plus d’entraînement, parce qu’il s’agit de prendre le réflexe de chercher ta part dans tes réussites. Après un succès, pose-toi la question : qu’est-ce que j’ai concrètement fait pour que ça marche ? Si tu as décroché un stage, l’explication qui vient toute seule est « ils manquaient de candidats ». Si tu regardes les faits, tu as adapté ta lettre à l’entreprise, préparé l’entretien et relancé au bon moment. Personne n’a mesuré l’effet de cet exercice sur le syndrome, mais il reprend la restructuration cognitive, une technique courante en psychothérapie qui consiste à repérer une interprétation automatique, à la confronter aux faits et à en construire une plus juste. Tu t’entraînes ainsi à la métacognition, c’est-à-dire à observer et corriger ta propre façon de penser.

L’idée de tenir un registre de tes réussites remonte à l’article fondateur. En 1978, Clance et Imes demandaient déjà à leurs clientes de noter les compliments reçus sur leur compétence, et la façon dont elles s’arrangeaient pour ne pas y croire. On parle aujourd’hui de « dossier de preuves », un fichier où tu notes les retours positifs et les projets que tu as menés au bout. Pour chaque entrée, note quatre choses : la situation, ce que tu as fait, le résultat observable et la compétence mobilisée. Une entrée peut ressembler à « exposé de statistiques en mars, graphiques refaits la veille, cité en exemple par le professeur, savoir rendre des chiffres lisibles ». Quand le doute revient après une erreur ou une comparaison, tu ouvres le dossier et tu as des faits datés à opposer au récit « j’ai eu de la chance ».

Tu peux enfin changer la façon dont tu vois la compétence elle-même. Carol Dweck appelle état d’esprit de croissance (growth mindset) l’idée qu’une capacité se développe avec le travail (Dweck, 2006). Si tu vois les choses ainsi, ne pas encore savoir faire devient une étape normale, et avoir besoin de travailler ne prouve plus que tu es un imposteur, ce qui répond directement à la croyance « les gens intelligents n’ont pas besoin de réviser ». Ce rapprochement avec le syndrome de l’imposteur reste une hypothèse, parce que personne ne l’a testé directement.

Existe-t-il un traitement validé ?

Pas encore au sens strict. Parmi les 62 études de la revue de Bravata et al. (2020), aucune n’évaluait un traitement du syndrome. Depuis, deux essais contrôlés ont montré qu’un coaching de groupe en ligne faisait baisser le sentiment d’imposture chez des femmes médecins en formation (Fainstad et al., 2022 ; Mann et al., 2023), mais il faudra d’autres essais, sur d’autres publics, pour parler de traitement validé. Les auteurs de la revue supposent que, faute de mieux, les psychologues soignent la dépression ou l’anxiété qui l’accompagnent souvent avec les thérapies dont l’efficacité est prouvée pour ces troubles, comme la thérapie cognitivo-comportementale (une thérapie courte qui travaille sur les pensées et les comportements). Ils demandent qu’on teste enfin cette thérapie, en individuel ou en groupe, sur le sentiment d’imposture lui-même.

Si le sentiment d’imposture t’envahit au point d’altérer ton sommeil ou ta santé mentale, consulte un psychologue. Il pourra soigner l’anxiété ou la dépression qui l’accompagnent parfois, et adapter ces pistes à ton cas.

Ce qu’on sait aujourd’hui

Silhouette gravissant un sentier bordé d'érables rouges, métaphore de l'apprentissage en cours

Le bilan scientifique reste mince : le mot s’applique aujourd’hui à des doutes très divers, et les mesures vont de 9 % à 82 % selon le questionnaire et le seuil choisis. Les accompagnements commencent à peine à être testés, et le chiffre de 70 % qu’on lit partout vient d’un article de presse.

Les exemples de Clance et Imes restent pourtant parlants. Dans leur article, la peur d’être démasquée revient à des moments de passage, comme l’admission en master ou en doctorat, la prise d’un poste de direction ou l’examen de doctorat qu’une femme de leur groupe vivait comme « le test final ». Elle était presque soulagée à l’idée que la comédie allait enfin s’arrêter, et le directeur de son département lui a ensuite annoncé que sa copie était l’une des meilleures qu’il ait lues. Ce sont des observations cliniques, sans mesure, et l’article n’en tire aucune règle générale. Tu as peut-être connu ce genre de moment en entrant dans une nouvelle formation, en changeant de métier ou en devenant manager. À chaque fois, tu te retrouves entouré de gens plus expérimentés que toi, avec beaucoup à apprendre d’un coup.

Parfois, le problème ne vient pas de la façon dont tu te juges. Tu manques peut-être vraiment de formation, ou personne ne t’a expliqué ce qu’on attend de toi, ou les critères changent sans arrêt et tu n’as de retours que quand tu te trompes. Feenstra et ses collègues (2020) proposent d’ailleurs aux chercheurs de ne plus chercher les causes du sentiment d’imposture seulement chez la personne, mais aussi dans son environnement, surtout quand elle appartient à un groupe peu représenté dans sa formation ou son métier. Dans ce cas, un dossier de réussites ne suffira pas, et tu as surtout besoin d’informations, de temps ou d’aide.

Pour faire la part des choses, trois questions aident, sans valoir comme un test : qu’est-ce que je sais réellement faire, et avec quelles preuves ? Qu’est-ce que je ne maîtrise pas encore, précisément ? Quels retours concrets ai-je reçus, au-delà de mes impressions ? Tu peux aussi demander après un devoir ou un projet « qu’est-ce que j’ai bien réussi, et que dois-je améliorer en priorité ? ». Une réponse précise d’un enseignant ou d’un collègue plus expérimenté t’aidera davantage qu’un « ne t’inquiète pas, tu es bon ».

Si tu interviens dans un établissement scolaire ou une université, je propose des ateliers sur les méthodes d’apprentissage. Voir les formats d’ateliers.


Bibliographie

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