Neurosciences

Intelligences multiples : la théorie de Gardner à l’épreuve de la recherche

La théorie des intelligences multiples de Gardner est séduisante, mais que dit vraiment la science ? 40 ans de données, résultats concrets et alternative.

Cabinet de curiosites Renaissance a huit niches numerotees en chiffres romains contenant chacune un objet symbolisant un type d'intelligence selon Gardner

La théorie des intelligences multiples est l’idée, proposée par le psychologue Howard Gardner en 1983, qu’il n’existe pas une seule forme d’intelligence mais au moins huit types distincts (linguistique, logico-mathématique, spatiale, musicale, kinesthésique, interpersonnelle, intrapersonnelle, naturaliste). Depuis 40 ans, cette théorie influence l’éducation dans le monde entier. Tu as peut-être déjà passé un test d’intelligences multiples en classe, ou vu un poster qui classe les élèves selon leur « type d’intelligence ».

Le problème, c’est que la recherche en neurosciences de l’apprentissage ne confirme pas cette théorie. Dans cet article, on va regarder ce que disent les données, pourquoi cette idée reste si populaire, et ce que la science propose comme alternative.

Howard Gardner et les 8 types d’intelligence

Silhouette d'un erudit Renaissance dans son cabinet de travail presentant un grand manuscrit relie ouvert sur une table couverte d'instruments anciens

En 1983, Howard Gardner, professeur à Harvard, publie Frames of Mind. Sa thèse : le QI mesure une seule dimension de l’intelligence, ce qui est réducteur. Un musicien de talent, un sportif de haut niveau ou un entrepreneur qui lit les gens comme personne ne sont pas moins « intelligents » que quelqu’un qui réussit un test de logique. Ils sont intelligents autrement.

Gardner identifie 7 formes d’intelligence, puis 8, puis ajoute une « demie » :

L’idée a un succès immédiat. Elle est traduite dans des dizaines de langues, adoptée par des milliers d’écoles, et donne naissance à des tests d’intelligences multiples que des millions de personnes passent chaque année (Sander et al., 2018).

Pourquoi cette théorie est séduisante

L’attrait de la théorie tient en une phrase : chaque élève a « sa » forme d’intelligence. Un enfant qui galère en maths n’est pas « bête », il est peut-être « intelligent kinesthésique » ou « intelligent musical ».

C’est une idée généreuse, qui part d’un vrai problème. L’école valorise surtout deux formes d’intelligence (linguistique et logico-mathématique) et ignore largement les autres. Les tests de QI classiques, eux aussi, se concentrent sur ces deux dimensions (Willingham, 2004).

Le succès de Gardner s’explique aussi par le contexte. Dans les années 1980, le QI était perçu comme une étiquette figée, presque une sentence. Dire qu’il y a 8 formes d’intelligence au lieu d’une seule, c’est dire que tout le monde a quelque chose. Et c’est beaucoup plus agréable à entendre.

Howard-Jones (2014), dans une revue publiée dans Nature Reviews Neuroscience, classe les intelligences multiples parmi les neuromythes (les croyances sur le cerveau qui persistent malgré l’absence de preuves) les plus répandus en éducation, au même titre que les styles d’apprentissage.

Les preuves manquent depuis 40 ans

Les intelligences ne sont pas indépendantes

Parchemin Renaissance deroule sur une table d'erudit montrant huit cercles relies par des fils colores, la majorite en corail indiquant des correlations positives

Le point central de la théorie de Gardner, c’est que les 8 intelligences sont indépendantes les unes des autres. Tu pourrais être très fort en intelligence musicale et très faible en intelligence logico-mathématique, sans lien entre les deux.

Visser, Ashton et Vernon (2006) ont testé cette prédiction directement. Ils ont recruté 200 adultes et leur ont fait passer des épreuves conçues pour mesurer chacune des intelligences de Gardner. Résultat : sur les 45 paires de corrélations calculables, les trois quarts (75%) étaient significativement positives. En clair : quelqu’un qui réussit bien les épreuves d’ »intelligence naturaliste » a aussi tendance à bien réussir celles d’ »intelligence logico-mathématique ».

Le facteur g (une mesure statistique de l’intelligence générale, identifiée par Spearman dès 1904) émergeait même des épreuves de Gardner. Seules les épreuves de kinesthésique, de musicale et d’intrapersonnelle échappaient partiellement à cette tendance. La prédiction d’indépendance ne tient pas.

Le cerveau ne fonctionne pas en « modules d’intelligence »

Planche anatomique style Renaissance d'un cerveau humain traverse par un reseau de lignes lumineuses corail interconnectant toutes les regions

Gardner suppose que chaque intelligence correspond à une structure neuronale distincte. Si c’était vrai, on devrait voir des zones cérébrales spécifiques s’activer pour chaque type d’intelligence, de façon relativement indépendante.

Colom, Jung et Haier (2006) ont passé 48 adultes au scanner IRM tout en leur faisant passer des épreuves cognitives. La matière grise corrélée avec le facteur g se trouvait dans plusieurs régions du cerveau, pas dans une zone unique. Les régions impliquées touchaient à la fois le langage, la mémoire et l’attention. L’intelligence mobilise un réseau distribué, pas des compartiments étanches.

Waterhouse avait déjà conclu en 2006 que les preuves empiriques manquaient pour soutenir la théorie (Waterhouse, 2006, Educational Psychologist). Dix-sept ans plus tard, dans une revue publiée dans Frontiers in Psychology, elle synthétise 40 ans de recherche en neurosciences sur la question (Waterhouse, 2023). Sa conclusion : le cerveau n’est pas organisé en modules cognitifs séparés correspondant aux intelligences de Gardner. Les données de neuro-imagerie montrent que la quasi-totalité des tâches cognitives activent des réseaux cérébraux chevauchants, pas des zones isolées.

Les interventions basées sur les IM ne sont pas validées

Mappemonde Renaissance etalee sur une table d'erudit avec quatorze epingles plantees sur differents pays et trente-neuf petites fiches manuscrites eparpillees autour, plusieurs marquees d'une croix corail

Même si la théorie était vraie, est-ce qu’enseigner « selon le type d’intelligence » de l’élève améliore l’apprentissage ? C’est la question pratique.

Ferrero, Vadillo et León (2021) ont passé en revue 39 études d’intervention basées sur les intelligences multiples, menées dans 14 pays, avec un total de 3 009 étudiants. Leur constat : toutes les études présentaient des défauts méthodologiques importants. Petits échantillons, pas de groupe contrôle actif, descriptions vagues des activités, outils de mesure non standardisés. Les auteurs concluent qu’il est impossible d’évaluer correctement la théorie avec les données disponibles. Tant que les études d’intervention ne respectent pas des standards méthodologiques minimaux, aucune conclusion fiable sur l’efficacité des approches IM ne peut être tirée.

C’est un problème récurrent dans la recherche sur les neuromythes éducatifs. L’idée se répand dans les classes bien avant que la science ait eu le temps de la tester correctement. On retrouve le même schéma avec la lecture rapide ou les styles d’apprentissage.

Point science : Sur 39 études testant les interventions basées sur les intelligences multiples dans 14 pays (3 009 élèves), toutes présentaient des défauts méthodologiques majeurs. Aucune conclusion fiable sur leur efficacité ne peut donc être tirée (Ferrero, Vadillo & León, 2021, Intelligence).

La défense neuroscientifique des IM (et ses limites)

Shearer et Karanian (2017) ont tenté de montrer que les neurosciences soutenaient la théorie de Gardner. Leur revue de 318 rapports de neurosciences affirme avoir trouvé une « cohérence neurale » pour chaque intelligence : des régions cérébrales associées à la perception musicale, à la production du langage, ou au traitement spatial.

Le problème, comme le souligne Waterhouse (2023) dans sa réponse directe à cette étude : identifier des régions associées à la musique ou au langage ne prouve pas que ces régions constituent des « intelligences » indépendantes. Le cerveau traite la musique dans certaines zones, bien sûr. Mais ces zones interagissent avec le reste du réseau cérébral, et la même personne qui excelle en musique a souvent de bonnes capacités linguistiques aussi (c’est ce que montrent les corrélations de Visser et al., 2006).

Trouver des régions spécialisées ne valide pas l’indépendance des intelligences. C’est un peu comme dire que le foie et les reins existent séparément, donc la santé digestive et la santé rénale sont indépendantes. Les organes existent, mais ils font partie du même organisme.

Une alternative théorique : le chevauchement des processus

Alambic alchimique Renaissance en cuivre patine avec engrenages transparents superposes representant le chevauchement des processus cognitifs

Si ni le QI unique ni les 8 intelligences ne décrivent bien la réalité, que propose la recherche ?

Kovacs et Conway (2016) ont développé la théorie du chevauchement des processus (Process Overlap Theory). L’idée : chaque tâche cognitive mobilise à la fois des habiletés spécifiques (la compréhension verbale pour un texte, la rotation mentale pour de la géométrie) et des capacités transversales (l’attention, la mémoire de travail, la vitesse de traitement).

Le facteur g n’est pas une « super-intelligence » logée quelque part dans le cerveau. C’est une variable statistique qui émerge du fait que ces processus transversaux se chevauchent entre les tâches. Quelqu’un qui a une bonne mémoire de travail réussira mieux dans beaucoup de domaines différents, pas parce qu’il est « globalement intelligent » mais parce que la mémoire de travail est sollicitée partout.

C’est plus nuancé que « tu as un QI de 120 » et plus réaliste que « tu es intelligence musicale ». C’est aussi une vision où l’on peut progresser : entraîner son attention ou sa mémoire de travail a des effets qui se répercutent sur plusieurs domaines.

Dans la pratique, cette vision change tout. Au lieu de chercher « ton type d’intelligence », tu peux te concentrer sur ce qui marche pour tout le monde : l’active recall, la répétition espacée, la gestion de la charge cognitive, la métacognition (la capacité à évaluer ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas). Ces stratégies fonctionnent quel que soit le « profil ».

En pratique : Plutôt que de chercher ton « type d’intelligence », concentre-toi sur 3 stratégies validées par la recherche. Te tester au lieu de relire (active recall). Espacer tes révisions dans le temps (répétition espacée). Évaluer ce que tu sais vraiment avant de passer à la suite (métacognition).

Ce que Gardner a eu raison de dire

Gardner n’avait pas tort sur tout. Son diagnostic de départ reste valable : l’école valorise trop peu de formes de talent. Un élève qui excelle en musique, en sport ou en relations humaines mérite d’être reconnu, pas seulement celui qui réussit en maths et en français.

Le psychologue cognitif Daniel Willingham (2004) résume bien le problème : ce n’est pas que Gardner a tort sur la diversité des talents humains. C’est que sa théorie ne permet pas de tester scientifiquement ses prédictions. Les critères pour qualifier quelque chose d’ »intelligence » sont tellement larges que presque n’importe quelle habileté pourrait en devenir une.

La diversité des talents est réelle. Les étiqueter « intelligences » et les traiter comme des catégories indépendantes ne l’est pas.

C’est un schéma que l’on retrouve avec d’autres théories populaires en éducation, comme le growth mindset : une intuition de départ partiellement juste, mais une théorie qui va trop loin dans ses promesses.

Intelligences multiples : ce qu’il faut retenir

Les talents sont divers. L’école devrait les reconnaître. Mais les catégoriser en « types d’intelligence » séparés n’aide ni les élèves ni les enseignants. Ce qui aide, c’est de s’appuyer sur des stratégies d’apprentissage solidement documentées, indépendamment du profil.

FAQ

Les intelligences multiples sont-elles scientifiquement prouvées ?

Non. La théorie de Gardner, proposée en 1983, n’a pas reçu de confirmation expérimentale. Visser, Ashton et Vernon (2006) ont montré que les intelligences ne sont pas indépendantes comme le prédit la théorie, et Ferrero, Vadillo et León (2021) ont conclu que les 39 études d’intervention basées sur les IM présentaient toutes des défauts méthodologiques majeurs.

Quelles sont les 8 intelligences multiples de Gardner ?

Howard Gardner propose 8 types d’intelligence : linguistique, logico-mathématique, spatiale, musicale, kinesthésique, interpersonnelle, intrapersonnelle et naturaliste. Il y ajoute une « demie », l’intelligence existentielle. Cette classification n’est pas validée par les données expérimentales.

Les tests d’intelligences multiples sont-ils fiables ?

Aucun test standardisé et validé psychométriquement n’existe pour mesurer les intelligences multiples de Gardner. Les tests disponibles en ligne sont des questionnaires d’auto-évaluation sans valeur scientifique établie. Willingham (2004) souligne que Gardner lui-même n’a pas développé d’outil de mesure pour sa théorie. Si tu veux mieux te connaître en tant qu’apprenant, la métacognition (savoir évaluer ce que tu sais et ce que tu ne sais pas) est plus utile qu’un test de type d’intelligence.

Howard Gardner a-t-il reconnu les limites de sa théorie ?

Gardner a admis que les intelligences multiples ne devaient pas être confondues avec les styles d’apprentissage. Il s’est aussi opposé à certains usages éducatifs de sa théorie. Il n’a toutefois pas publié de rétractation formelle. La critique la plus récente et complète vient de Waterhouse (2023), qui qualifie la théorie de neuromythe dans Frontiers in Psychology.

Quelle est la meilleure façon d’apprendre selon les neurosciences ?

La recherche montre que les stratégies d’apprentissage efficaces fonctionnent pour tout le monde, quel que soit le « type d’intelligence » supposé. L’active recall (se tester au lieu de relire), la répétition espacée (répartir ses révisions dans le temps) et la métacognition (savoir évaluer ce que l’on sait) restent les méthodes les plus solidement documentées à ce jour.

Sources

  • Colom, R., Jung, R. E. & Haier, R. J. (2006). Distributed Brain Sites for the g-Factor of Intelligence. NeuroImage, 31(3), 1359-1365. https://doi.org/10.1016/j.neuroimage.2006.01.006
  • Dekker, S., Lee, N. C., Howard-Jones, P. & Jolles, J. (2012). Neuromyths in Education: Prevalence and Predictors of Misconceptions among Teachers. Frontiers in Psychology, 3, 429. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2012.00429
  • Ferrero, M., Vadillo, M. A. & León, S. P. (2021). A Valid Evaluation of the Theory of Multiple Intelligences Is Not Yet Possible: Problems of Methodological Quality for Intervention Studies. Intelligence, 88, 101566. https://doi.org/10.1016/j.intell.2021.101566
  • Gardner, H. (1983). Frames of Mind: The Theory of Multiple Intelligences. Basic Books.
  • Gignac, G. E., Vernon, P. A. & Wickett, J. C. (2003). Factors Influencing the Relationship Between Brain Size and Intelligence. In H. Nyborg (Ed.), The Scientific Study of General Intelligence (pp. 93-106). Pergamon Press. https://doi.org/10.1016/B978-008043793-4/50042-8
  • Howard-Jones, P. A. (2014). Neuroscience and Education: Myths and Messages. Nature Reviews Neuroscience, 15, 817-824. https://doi.org/10.1038/nrn3817
  • Kovacs, K. & Conway, A. R. A. (2016). Process Overlap Theory: A Unified Account of the General Factor of Intelligence. Psychological Inquiry, 27(3), 151-177. https://doi.org/10.1080/1047840X.2016.1153946
  • Lozano-Blasco, R., Quílez-Robres, A., Delgado-Bujedo, D. & Latorre-Martínez, M. P. (2022). Types of Intelligence and Academic Performance: A Systematic Review and Meta-Analysis. Journal of Intelligence, 10(4), 123. https://doi.org/10.3390/jintelligence10040123
  • Sander, E., Gros, H., Gvozdic, K. & Scheibling-Sève, C. (2018). Les neurosciences en éducation (Chapitre 4). Éditions Retz.
  • Shearer, C. B. & Karanian, J. M. (2017). The Neuroscience of Intelligence: Empirical Support for the Theory of Multiple Intelligences? Trends in Neuroscience and Education, 6, 211-223. https://doi.org/10.1016/j.tine.2017.02.002
  • Spearman, C. (1904). « General Intelligence », Objectively Determined and Measured. The American Journal of Psychology, 15(2), 201-292. https://www.jstor.org/stable/1412107
  • Visser, B. A., Ashton, M. C. & Vernon, P. A. (2006). Beyond g: Putting Multiple Intelligences Theory to the Test. Intelligence, 34(5), 487-502. https://doi.org/10.1016/j.intell.2006.02.004
  • Waterhouse, L. (2006). Inadequate Evidence for Multiple Intelligences, Mozart Effect, and Emotional Intelligence Theories. Educational Psychologist, 41(4), 247-255. https://doi.org/10.1207/s15326985ep4104_5
  • Waterhouse, L. (2023). Why Multiple Intelligences Theory Is a Neuromyth. Frontiers in Psychology, 14, 1217288. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2023.1217288
  • Willingham, D. T. (2004). Reframing the Mind. Education Next, 4(3), 19-24. https://www.educationnext.org/reframing-the-mind/

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